Les designers sont-ils forcément de bons innovateurs sociaux ?
Billet publié par Stéphane Vincent dans la catégorieTags: Design , Innovation , social
Le 3 décembre était organisée une téléconférence à l’initiative du Social Innovation Exchange (SIX, dont nous vous avons déjà parlé), avec la participation de designers et d’innovateurs sociaux de Paris, Londres, Milan, Bruxelles, Copenhague, Amsterdam, Melbourne, Shangai, Tokyo. Le thème dont nous devions débattre : quels sont les liens entre le design et l’innovation sociale ? les designers sont-ils des innovateurs sociaux ? peuvent-ils contribuer à enrichir l’innovation sociale ? Autant le dire tout de suite : au terme d’un tour de table passionnant* mais interminable, nous n’avons pas eu le temps de débattre du sujet ! Car la téléprésence chez Cisco, c’est génial, mais ça fonctionne un peu comme les faisceaux satellite à la télé, "en direct de Cognac-Jay" : quand ça coupe, ça coupe vraiment, et l’organisateur lui-même n’a pas eu le temps de terminer sa phrase de remerciements...
En revanche, une note de travail avait été rédigée avant la conférence par Geoff Mulgan, directeur de la Young Foundation, qui anime SIX. Je ne résiste pas à l’envie de la résumer, car elle est fertile et m’amène à quelques commentaires.
Ce qui peut sembler être un débat d’experts me parait en réalité être une question centrale si l’on souhaite comprendre les nouvelles formes d’ingénierie "tirées par l’utilisateur", et imaginer les modes d’intervention de demain, plus proches de la co-conception que les approches traditionnelles d’aujourd’hui.
En préambule, Geoff Mulgan rappelle que dans l’univers anglo-saxon au moins, un nombre croissant d’initiatives mobilisent des méthodes issues du design pour développer l’innovation sociale (EMUDE, Red au Design Council, IDEO, la Fondation Rockefeller, les agences Think Public, Participle). Geoff s’emploie à faire l’analyse des forces et des faiblesses du design au contact de l’innovation sociale, telle qu’il a pu la faire à travers ces différents projets.
Geoff Mulgan énumère ainsi les principales forces du design appliqué à l’innovation sociale, telles qu’il les perçoit :
- la fraîcheur et la clarté : le designer est capable d’une compréhension fine des problèmes, et de donner une vision nouvelle à des problèmes anciens
- de nouvelles visions (ou "insights") : le fait de ne pas être partie prenante, de n’être pas un expert lui permet de proposer une vision décalée
- les techniques de visualisation : le designer dessine, illustre ; c’est un complément vital de la prose administrative et de l’emploi systématique du texte, et une bonne façon d’associer plus facilement les gens dans le process de conception
- les situations de vie : une approche qui met en valeur de nouveaux modèles, blocages, expériences
- le prototypage rapide : une méthode supérieure pour tester rapidement des modèles dans la pratique, plutôt que rester au stade des grands discours
- de bons outils pour penser de façon systémique : particulièrement utile, par exemple dans le système alimentaire, énergétique, des biens de production
- des effets catalysateurs : également utiles pour dynamiser le changement, renforcer les innovateurs au sein des services publics, etc
Mais les faiblesses du designer sont également importantes :
- Le coût : faire intervenir des consultants chèrement payés dans des communautés à faibles revenus crée du ressentiment
- Le manque d’investissement : dans certains projets, le designer va et vient librement, il n’est pas au coeur du projet ;
- Le designer est bon en créativité, médiocre en terme d’implémentation et de mise en oeuvre
- Le designer réinvente la roue (en ignorant les évidences et l’expérience de terrain, comme un corollaire à la fraîcheur de sa vision)
- Le manque de compétences budgétaires et de réalisme économique, lorsqu’il s’agit de penser la mise en oeuvre
- Le manque de capacités organisationnelles, notamment pour organiser le passage de témoin
- Il faudrait qu’il soit bien plus rigoureux en matière de pensée systémique
- La très grande majorité du design de services n’a pas été conçu par des organisations en charge du design de services...
Pour Geoff Mulgan, le design a 4 défis à relever :
- Former les gens à une combinaison entre des compétences en design, et d’autres compétences (économiques, politiques, sociales)
- Développer des méthodes de design qui améliorent l’impact et la mise en oeuvre
- En terme de coût/efficacité, s’assurer qu’un transfert de savoir-faire s’opère bien après la mission
- Faire dialoguer des disciplines connexes avec le design : beaucoup de disciplines gagneraient à apprendre du design, et le design a besoin d’apprendre d’autres disciplines
L’analyse et les recommandations de Geoff Mulgan me paraîssent très pertinentes. Les designers ne sont pas naturellement formés à produire de l’émancipation chez leurs interlocuteurs, à générer de "l’empowerment". Il me semble qu’il y a de nombreux enseignements pratiques à tirer de cette analyse. J’en vois au moins trois.
Le besoin d’élaborer collectivement un nouveau protocole
Les designers ont normalement l’habitude d’évoluer dans un système de contraintes : plus les contraintes sont fortes, plus on reconnaît la créativité d’un bon designer ! Mais dans les méthodologies basées sur l’innovation sociale, il manque souvent un protocole spécifique, l’adoption collective d’une série de principes concrets qui garantissent les attendus cités par Geoff Mulgan. Or ces principes ne sont guère enseignés dans les écoles de design ou les formations à l’innovation sociale. Pourtant il est essentiel que le cahier des charges initial établisse ces principes. Lorsque dans le cadre de Territoires en Résidences, nous demandons aux équipes de prototyper au moins un projet avant le terme de la résidence, de documenter leur travail sur un blog, et de s’assurer de la prise en main des projets par les communautés locales, ce sont les termes de ce protocole que nous essayons d’imaginer et de tester. Il est essentiel que tous les promoteurs d’interventions de ce type comparent leurs protocoles et les améliorent ensemble. Et que des "médiateurs" internes aux institutions y soient associés.
L’expérimentation est essentielle
Ces questions ne sont pas théoriques. C’est dans la pratique de terrain que des réponses peuvent être apportées. Or il nous manque des zones de test, des bancs d’essais, des territoires-pilotes où former les jeunes designers et les innovateurs sociaux, les médiateurs et agents de développement, les consultants, architectes, donneurs d’ordre, chefs de projets dans les collectivités... c’est une des options que nous étudions pour la suite de Territoires en Résidences. Mettre en réseau la quinzaine de terrains où nous aurons travaillé au terme de l’année 2010, voire l’élargir à d’autres pour en faire des lieux d’expérimentations permanents, en tout cas réguliers.
Quid du "design embarqué" ?
Toutefois, l’analyse de Geoff Mulgan répond au cas classique de la prestation externalisée, confiée à un free-lance ou une équipe externe. Mais que se passe t-il lorsque la fonction "social design" a été pérennisée, qu’elle a été créée au sein même de l’organigramme d’une administration ou d’une agence publique, comme au MindLab ou au SILK ? Suffit-il d’établir un protocole ou des indicateurs de succès pour que la fonction puisse jouer son rôle ? On manque encore de recul sur ce type de fonction, mais l’on sait qu’un de ses principaux écueils est de trouver une forme de positionnement mixte, "dedans/dehors" : dedans pour la proximité décisionnelle et le fait d’être au coeur de la machine ; dehors pour conserver une forme de liberté d’intervention et de neutralité. Nul doute qu’il faudrait se pencher sur la façon dont les entreprises ont intégré ce type de fonction depuis les années 90, ou exporer le fonctionnement de dispositifs comme le "Google Labs" pour comprendre comme les acteurs publics, à leur tour, pourraient s’en inspirer.

*Dans l’assistance, de nombreux projets passionnants :
- Le "kit de design orienté humain", de l’agence IDEO (librement téléchargeable), ou comment permettre à tout un chacun de pratiquer le "social design"
- L’Australian Centre for Social Innovation, financé par le gouvernment, a travaillé avec les habitants sur Melbourne en 2032, notamment sur le système alimentaire. On retiendra l’approche design IDEA (d’ailleurs protégée par un copyright !), dans laquelle nous nous retrouvons bien : "Immersion > Exploration > Intervention > Démonstration"
- Le Living Labs de Malmö, consacré au "design for social innovation"
- Une nouvelle agence anglaise de social design, fondée par des anciens de Participle : InWithFor.
- Des designers qui travaillent sur l’articulation entre la ville et la campagne en Chine, en coordonnant les possibilités de développement des habitants des villages, en développant des échanges créatifs pour améliorer l’échange urbain/rural
6 commentaires
-
Le 17 juin à 00h28
par Stéphane
» Les designers sont-ils forcément de bons innovateurs sociaux ?
A Nodesign : Je ne vois pas bien ce que le swot de Mulgan a de simpliste... son analyse me semble au contraire utile pour faire progresser cette belle profession, qui en a besoin comme les autres, non ? et pour en avoir parlé avec lui, son analyse ne porte pas sur des étudiants en design, mais sur des designers confirmés... pourriez-vous développer ?
-
Le 16 juin à 17h13
par nodesign
» Les designers sont-ils forcément de bons innovateurs sociaux ?
Bonjour Article relativement caricatural et simpliste.
Celui qui n’est pas designer en voit le caractère sympathique et utile et pointe des défauts qui font ses qualités propres....
D’autre part, il ne faut pas confondre étudiant en design et designer sur l’évaluation des forces et des faiblesses.
-
Le 23 janvier à 01h43
par yann
» Les designers sont-ils forcément de bons innovateurs sociaux ?
@Laura ... que de bonnes questions, il faudra prendre le temps d’y répondre. Dans l’intervalle, voir aussi le metadesign, où possibilité pour le designer de transmettre et se déposséder de sa propre fonction. a+ //—y
-
Le 21 janvier à 18h28
par Laura
» designer sur le terrain et méthode
Hello, Je tombe sur votre discussion et me pose quelques questions (supplémentaires). Tout d’abord celle de la distance critique et créative. Les designers sont bons sur le terrain car ils peuvent s’immerger et réagir, être très proches et très décalés en même temps sur un contexte donné. Ce fonctionnement en court-circuit observation-intuition-proposition est peut être indispensable à la « pensée latérale » mais il va aussi avec un effet « table rase ». Alors si les designers sont bons pour produire rapidement des problématiques de projet, sont ils capables de revenir sur place et de ne pas reproduire le processus à l’identique ? Sont-ils efficaces quand il ne s’agit pas de proposer mais d’évaluer, d’ajuster, ou de poursuivre ? A-t-on ces outils de suivi (on peut imaginer qu’ils ne dépendent pas du tout du designer, on peut aussi imaginer qu’il a un rôle clé à jouer là dedans, ayant posé les bases du projet sur une compréhension sensible/humaine du contexte...) ou faut-il penser à des modes de re-immersion ? En découvrant le ‘design research’ côté UK, je m’aperçois qu’il y a un véritable enjeu à fabriquer de la recherche de terrain comme de la matière créative ouverte, qui peut servir à revenir sur le projet, ou encore à l’approfondir, à révéler des choses dans le temps. L’utilisation de la vidéo dans des interviews/exercices est un exemple de documentation créative... Que peut-on faire avec les autres outils du « designer sur le terrain » (carto des acteurs, personas, blog etc.) ?
L’autre question c’est la méthode. Elle est mise en avant dans quasiment tous les projets de design « social / local », on a parfois l’impression qu’elle prime sur le résultat (-peut être parce que l’intervention du designer sur le terrain contribue déjà à transformer le contexte). Cependant comment faire pour que la méthode ne soit pas seulement l’illustration d’une démarche, mais un schéma conceptuel saisissable et réplicable ? Est ce que c’est un travail de designer de construire des méthodes en dehors de l’expérimentation, et avec quelles disciplines extérieures doit-il travailler pour cela ? Bref le designer est peut être bon pour « expérimenter méthodiquement » ou systémiquement, mais est-il pour autant un bon fabricateur de méthodes ? Ca me paraît crucial dans cette idée de designer embarqué... En même temps il y a le danger des méthodes de design « prêtes à l’emploi », pas vraiment propice à la co-création in situ.... il me semble qu’il y a un équilibre épineux là dessus, entre les vrais outils/ méthodes, et l’application d’un design thinking « méthodique ». Merci pour cet article qui donne un peu de recul sur ce très nébuleux « design social » !
-
Le 5 janvier à 15h04
par Stéphane
» Les designers sont-ils forcément de bons innovateurs sociaux ?
Bonne année Adrien :-) Oui, je vois bien l’idée d’un investissement à long terme. Ca me fait penser au travail du collectif italien Stalker à Faux La Montagne (http://www.fauxlamontagne.eu). Ils reviennent chaque année travailler avec les habitants -en tout cas ils l’ont fait plusieurs années durant. En fait, ça peut être cyclique, pas forcément permanent. L’idée est presque plus celle d’une constance que d’une permanence, peut-être. Sur design embarqué ou pas, je me dis qu’il faut être pragmatique. Après y avoir goûté, il semble que certains collectivités soient disposées à se laisser "hacker" ; à la Région Nord Pas de Calais, Yoan Ollivier et moi avions imaginé une construction éphémère, gonflable ou en dur, localisée dans les jardins du Conseil régional et destinée à accueillir un labo embarqué, comme une petite excroissance de l’institution, à la fois dedans et dehors...j’aimerais bcp qu’on essaie un truc comme ça un de ces jours !
-
Le 4 janvier à 00h27
par Adrien
» 2 petites remarques
Bonne année ! ça fait du bien de voir étalé au grand jour, sans fausse modestie et sans prétention les forces et faiblesses du design ! Je retiens particulièrement cette faiblesse : "Le manque d’investissement : dans certains projets, le designer va et vient librement, il n’est pas au cœur du projet". Geoff Mulgan semble (d’après ton article) proposer de "former les gens à une combinaison entre des compétences en design, et d’autres compétences"... Je trouve ça extrêmement intéressant (et même inévitable), mais je me demande si une autre solution (peut-être complémentaire) ne pourrait pas être que le designer s’investisse justement à très long-terme (plusieurs années ou dizaines d’année à mi-temps ou pourquoi pas même plein temps), au point de ne plus être qu’un designer. Cela suppose évidemment une vraie passion pour le projet, le lieu, les gens, bref une motivation profonde... c’est peut-être pas plus mal d’ailleurs, si on ne garde pas trop le nez dans le guidon. Autre point de tension que tu mets en évidence et qui devient une urgence : design embarqué ou électron libre ? J’ai l’impression que lorsque l’on gratte, au fond, on arrive à un problème de politique (au sens noble du terme) et on se demande si la solution ne passe pas par un dépassement de la démocratie représentative... quand est-ce qu’on intègre le design pour repenser nos systèmes politiques ? ça sera pour un prochain off du congrès de l’ARF ! ;)










