Formation : aux abonnés absents
Billet publié par Stéphane Vincent dans la catégorie Education / formationTag : Emploi
Alexis Mons est Directeur Général Délégué de groupe Reflect,blogueur et observateur de la société numérique. Il nous livre les enseignements qu’il tire de la journée "Orientation, formation et emploi à l’heure de l’internet" à laquelle il participait à Caen le 3 décembre dernier.
À l’occasion des travaux de la 27e Région sur le domaine de l’emploi et de la formation, à Caen, le 3 décembre dernier, j’ai eu l’occasion et l’honneur d’animer un barcamp sur le sujet de la formation, principalement à destination des TPE, artisans et commerçants. Du haut de mon vécu d’entrepreneur high-tech, de blogueur féru en "Enterprise 2.0" et autres modèles d’organisations apprenantes, d’universitaire occasionnel sur le terrain de la FOAD, j’ai trouvé ce que j’étais venu chercher : une bonne claque de la réalité de base.
Seulement un gros quart des artisans et commerçants sont connectés et la grosse moitié supplémentaire, qui est simplement informatisée, concentre celle-ci dans un monoposte type Pentium II vieux d’une décennie. Hébergeant en son sein la comptabilité et autres choses critiques, le connecter apparaît comme en faire une proie facile au piratage, aux virus et autres malfaisances des réseaux. Nous qui connaissons, savons que ces données risquent plus le crash du disque dur qu’autre chose, mais c’est tellement signifiant des peurs qu’engendre l’ignorance. Dans ces conditions, Google n’est pas l’ami de grand monde et rêver de FOAD généralisée fait plus que négliger les fondamentaux. Faisons donc le deuil de 73% du panel et tachons de regarder de près ce qui se passe avec les 27% qui connaissent Google, donc, et partons donc en quête du point d’entrée des usages : ce fameux monoposte, qui s’en occupe et qui fait quelque chose avec ? Réponse : le conjoint-collaborateur, cette fourmi discrète, évangélisée à la chose informatique par son comptable, qui y prend goût et qui consomme de la bureautique et plus si affinité. Oui, mais voilà, le conjoint-collaborateur est une espèce en voie de disparition. Là où l’on pense par défaut que le changement de génération est porteur d’avancées numériques, il est ici facteur de fermeture d’une porte d’entrée bien pratique. Pour une fois, c’est trop tard.
Aaaah, les entreprises apprenantes ! Elles sont emblématiques des grandes idées de la formation professionnelle : développement des compétences, de la valeur des salariés, de celle de l’entreprise ... Malheureusement, la validité de cette idée se heurte à un paquet de contraintes :
1- un concept compatible avec la culture du chef d’entreprise. Le compagnonnage fait partie de ces terreaux favorables (paradoxe d’une vieille idée totalement moderne), mais il est loin d’être implanté partout. Il porte cependant en lui cette idée que le savoir descend : c’est le chef d’entreprise qui se forme, puis qui transmet à ses collaborateurs, maîtrisant par ce biais ce qu’ils savent (ou pas). Du coup quand le salarié vient demander de la formation, il cherche symboliquement à s’émanciper de la tutelle du savoir que représente son patron. Pour cette raison et d’autres, cela est généralement perçu comme une intention à un futur départ de l’entreprise. De fait, s’il y en a un qui trouve dans le web un usage, c’est bien lui, pour chercher une voie parallèle invisible du boss, justement.
2- une entreprise en bonne santé, mieux encore : une entreprise avec une perspective à long terme. Avec la pyramide des âges de la profession, on parle alors de reprise ou transmission et on se dit alors que ce n’est pas gagné !
3- à y regarder de près, la formation dans les TPE, cela a lieu hors jours et horaires ouvrés, car "business first" et on se dit alors qu’il y a de gros efforts à faire pour s’adapter à cette réalité, des efforts qui concourrent à élaborer des dispositifs à la marge, donc marginalisés et précaires. Personnellement, je suis convaincu en général et par la pratique que l’entreprise apprenante est le bon modèle, mais encore faut-il penser autrement le management et le business, ce qui suppose un bagage certain en ces deux domaines. Voilà une réalité qui est loin d’être le sujet central de la formation et même de l’éducation. Osez placer haut le business dans l’éducation et la formation, formez des managers, formez-les au management de l’organisation apprenante et vous aurez des entreprises apprenantes ! Vous aurez une formation en phase avec vos convictions de la formation qui fait grandir l’homme et qui valorise aussi l’entreprise. Pour vouloir un nouveau modèle économique et social, il faut aussi faire en sorte que ces nouveaux modèles soient enseignés et diffusés !
Avec tout ça, elles sont très rares les TPE et P(M)E qui placent vraiment la formation en élément fort de leur développement. D’autant qu’il faut disposer d’un collaborateur en ressources humaines compétent et à plein temps pour naviguer dans la jungle des dispositifs, de la législation et des organismes. Un vrai maquis qui empêche, par exemple, de pouvoir structurer un catalogue de formation avec des prix vrais. Entre le fait que vous avez droit ou pas, que vous êtes finançable ou pas et comment, il faut être expert ou doté d’intelligence artificielle pour trouver son chemin. Structurer l’offre et la rendre lisible est un préalable. Le numérique, via des instruments permettant de profiler le demandeur et la demande, peut y aider.
Cela dit, il y a un autre problème de fond : les TPE ne s’intéressent plus à la formation, ne se risquent dans ce maquis que pour de l’obligatoire ou du certifiant. Le reste de leurs problèmse relève de questions/réponses, de solutions à des problèmes pratiques, bref, relèvent du juste-à-temps et de la débrouille. On pourrait penser que la collaboration, les communautés apprenantes seraient une source d’entraide à résoudre ce problème. Que nenni ! Comme indiqué plus haut, les organisations apprenantes sont rares et les postes connectés sous équipés. Le pire, c’est que ces demandes relèvent d’une logique de prestation et pas de formation, donc que les organismes de formation ne peuvent s’y positionner sous peine de sortir du champ de la formation telle qu’elle est institutionnellement conçue.
De toute façon, la vérité, c’est que le principal formateur des TPE, ce sont leurs fournisseurs et prestataires. Pourquoi ? parce que c’est nécessaire au business, tout simplement, que c’est aussi un facteur de fidélisation. Eux ont bien compris la valeur ajoutée de la formation, elle est conductrice de leur économie ! De fait, je pense à Legrand et son magnifique centre Innoval qui forme, à Limoges, des bataillons entier d’électriciens aux dernières innovations du leader de l’appareillage et pionnier de la domotique. Ce qui s’y passe est bien de la formation, mais il est en dehors de celle qui est institutionnellement structurée. On nous avait posé la question de savoir comment les artisans allaient se former au changement du développement durable. Simplement, en fait. C’est parce qu’il y a un marché qu’ils prêteront attentions, demanderont d’autres produits à leurs fournisseurs. Et ce sont ceux-ci qui leur feront franchir le cap. Ne restera alors que l’obligatoire et le certifiant, donc. Et encore ...
La formation professionnelle telle qu’elle est conçue ne vaut apparemment que pour le secteur public et les entreprises d’une taille certaine qui ont des budgets à dépenser, de plus en plus par logique managériale, comme cadeau ou carotte au collaborateur méritant. Cela adresse évidemment aussi le secteur public.
Et le web dans tout ça ? on l’a vu, il est loin d’être une réalité et un élément de la valeur de l’entreprise dans beaucoup d’esprits surtout préoccupés à faire le chiffre et assurer l’avenir proche. Le comble, c’est sans doute de constater que ces 40% de français qui ont des usages matures, chez eux, ne semblent pas les conceptualiser pour leur travail, sauf à chercher une voie parallèle. Quelque chose que l’on commence cependant assez bien à cerner, dans les constats sur l’Enterprise 2.0 (notamment l’utilisation d’outils du web 2.0 pour pallier les déficiences perçues du poste de travail personnel) et sur les études qui montrent l’attachement des citoyens au net, comme facteur d’échange, entre eux, et de moyen de se débrouiller avec l’arrivée de temps incertains.
Les leçons à tirer sont nombreuses pour que le monde de la formation, et surtout sa pensée institutionnelle, fassent leur révolution. Le numérique est un moyen, mais on voit bien que c’est le logiciel qu’il faut changer. Comme en bien des domaines, il n’y a pas de stratégies numériques, il y a des changements de modèles profonds, pour des stratégies plus ambitieuses, avec le numérique comme levier, notamment pour les modèles d’organisations et de réseau dont il a contribué à démontrer la valeur, mais aussi et surtout pour peu de faire le pari de transformer les grandes potentialités d’usages que les citoyens eux-mêmes se sont constitués, ces 40% de français avec des usages matures et très avancés. Car, comme on le dit pour les plus jeunes : ils n’ont jamais autant utilisé le numérique, écrit et échangé en dehors du système. Comment celui-ci pourrait en tirer parti, alors ?










